Décrypter la liste INCI d'un produit cosmétique, ligne par ligne

La liste INCI est la nomenclature internationale qui nomme, dans un ordre imposé, tous les ingrédients d'un produit cosmétique vendu en Europe. Elle se lit du plus abondant au moins abondant, en latin pour les végétaux et en anglais pour les molécules de synthèse.
Sous 1 %, l'ordre de la liste ne dit plus rien
- Les ingrédients sont classés par poids décroissant jusqu'au seuil de 1 %, après quoi l'ordre ne signifie plus rien.
- Les plantes portent leur nom latin, les molécules leur nom anglais : deux nomenclatures cohabitent dans la même liste.
- Les colorants ferment la marche sous leur numéro Colour Index, sans rapport avec leur place réelle dans la formule.
- Un actif vanté sur le flacon et cité après le conservateur est presque toujours présent en simple trace.
Ce que la mention INCI recouvre exactement
INCI est l'abréviation d'International Nomenclature of Cosmetic Ingredients, une nomenclature créée aux États-Unis dans les années 1970 et devenue la référence commune du secteur. Son principe est simple : un ingrédient reçoit un seul nom, identique sur un flacon acheté à Lisbonne, à Berlin ou à Nantes, quelle que soit la langue de l'emballage.
En Europe, cette liste n'est pas facultative. Le règlement (CE) n° 1223/2009 relatif aux produits cosmétiques, applicable depuis juillet 2013, impose de faire figurer la composition INCI sur le conditionnement, précédée du mot Ingredients. La même réglementation encadre ce qui peut entrer dans une formule : ses annexes recensent les substances interdites, celles dont l'emploi est limité à une concentration maximale, et les filtres solaires ou colorants autorisés. Une fois cette liste déchiffrée, les promesses des marques naturelles se jugent mieux, tout comme la question de pourquoi choisir la cosmétique bio.
Derrière cette liste se tient un dossier que le public ne voit jamais. Chaque formule mise sur le marché européen est rattachée à une personne responsable, identifiée dans l'Union, qui conserve un rapport de sécurité évaluant le produit et chacun de ses composants. La liste INCI est la partie émergée de ce dossier : la seule que le consommateur puisse consulter en magasin, sur un soin du corps comme sur un produit d'hygiène dentaire.
Autrement dit, la liste ne juge rien. Elle déclare. C'est au lecteur d'en tirer une information utile, et cela demande de connaître trois règles de mise en ordre, plus quelques conventions d'écriture. Une fois ces repères en tête, le tour d'une étiquette prend moins de trois minutes.
L'ordre décroissant, et l'endroit précis où il cesse
Les ingrédients apparaissent par poids décroissant, mesuré au moment de leur incorporation dans la cuve. Le premier nom est donc le composant le plus abondant de la formule. Dans un soin hydratant, un gel douche ou un shampooing, c'est presque toujours Aqua, c'est-à-dire l'eau, qui occupe cette place et pèse fréquemment plus de la moitié du produit fini.
Le point que les marques mettent rarement en avant est le suivant : cette hiérarchie s'arrête au seuil de 1 %. En dessous de cette concentration, les ingrédients peuvent être cités dans n'importe quel ordre. Une substance présente à 0,9 % et une autre dosée à 0,01 % se suivent alors sans que rien ne les distingue. Toute la seconde moitié d'une composition INCI est ainsi un ensemble non trié, où la position ne veut plus rien dire.
Repérer la frontière du 1 % grâce au conservateur
Cette frontière invisible se localise pourtant assez bien. Les conservateurs sont plafonnés par la réglementation, souvent à 1 % ou moins : le phénoxyéthanol ne peut pas dépasser 1 %, et le sodium benzoate reste sous des limites du même ordre. Quand vous repérez l'un de ces noms, vous savez que tout ce qui le suit se trouve, selon toute vraisemblance, sous la barre du pour cent. Un extrait de plante ou un actif breveté cité après lui est présent en quantité symbolique, quelle que soit la place qu'il occupe sur le packaging. Cette lecture attentive vaut d'ailleurs pour le geste quotidien : savoir dans quel ordre appliquer ses soins du visage compte autant que la formule elle-même.
Deux langues dans la même liste
La deuxième difficulté tient à la coexistence de deux systèmes de dénomination. Les ingrédients d'origine végétale portent leur nom latin, celui de l'espèce botanique, suivi de la partie utilisée et de la forme obtenue : leaf pour la feuille, seed pour la graine, flower pour la fleur, oil pour une huile, extract pour un extrait. Les molécules de synthèse, elles, gardent leur nom chimique anglais. Un même flacon peut donc mêler du botaniste et du chimiste.
Quelques correspondances suffisent à déchiffrer l'essentiel d'une étiquette de soin ou d'hygiène, en rétablissant pour chaque nom INCI son nom commun en français :
| Nom INCI | Nom commun |
|---|---|
| Aqua | eau |
| Butyrospermum Parkii Butter | beurre de karité |
| Olea Europaea Fruit Oil | huile d'olive |
| Ricinus Communis Seed Oil | huile de ricin, ou castor oil |
| Aloe Barbadensis Leaf Juice | jus d'aloe vera |
| Simmondsia Chinensis Seed Oil | huile de jojoba |
| Sodium Hyaluronate | sel de l'acide hyaluronique |
| Cetearyl Alcohol | alcool gras adoucissant, non asséchant |
| Sodium Laureth Sulfate | agent moussant de synthèse |
| Tocopherol | vitamine E |
Cette table de conversion règle au passage un malentendu tenace. Le cetearyl alcohol n'a rien de commun avec l'alcool à 90 degrés : c'est une cire grasse qui adoucit et épaissit. L'alcool qui dessèche s'écrit Alcohol Denat. Deux noms voisins, deux fonctions opposées.
Les colorants ferment la marche, sous leur numéro
Troisième règle d'ordre : les colorants sont regroupés en fin de liste et peuvent y figurer dans n'importe quel ordre, indépendamment de leur poids. On les reconnaît à leur code Colour Index, deux lettres et cinq chiffres. Le CI 77891 désigne par exemple le dioxyde de titane, pigment blanc du maquillage et de nombreux soins solaires ; le CI 77491 correspond à un oxyde de fer rouge ; le CI 19140 est un jaune, le CI 42090 un bleu, le CI 75810 un vert tiré de la chlorophylle. Savoir lire ces codes aide aussi à écarter les pigments d'origine animale quand on cherche un maquillage vegan.
Une exception mérite d'être connue, car elle prend à revers ce qui précède : les colorants destinés à la coloration capillaire ne bénéficient pas de ce régime de faveur. Sur une boîte de teinture, ils reprennent leur rang normal dans l'ordre décroissant, au milieu des autres ingrédients. Analyser la composition INCI d'un produit de coloration demande donc de revenir à la règle du poids, sans chercher un bloc de codes en fin de liste.
Sur un fond de teint ou un rouge à lèvres, cette énumération de codes peut occuper plusieurs lignes sans que le produit contienne beaucoup de matière colorante. Une mention mérite l'attention : lorsqu'un ingrédient se présente sous forme de particules nanométriques, son nom est suivi de [nano], une information que la réglementation européenne rend obligatoire et que l'on croise surtout sur les protections solaires minérales.
Reconnaître les grandes familles d'un coup d'oeil
Plutôt que de chercher la signification de chaque nom INCI, il est plus rapide de classer ce que l'on voit par fonction. Quatre familles couvrent la quasi-totalité d'une formule de soin, de savon ou de produit capillaire.
- Les agents lavants : lauryl sulfate, laureth sulfate, coco-glucoside, cocamidopropyl betaine. Ils moussent et décrochent le gras, avec des pouvoirs détergents très différents d'une molécule à l'autre.
- Les corps gras et émollients : huiles végétales en latin, beurres, esters synthétiques, glycerin, butylene glycol, PEG, silicones en -cone ou -siloxane. Ils nourrissent la peau et les cheveux, retiennent l'eau ou déposent un film lissant selon le type de peau visé.
- Les conservateurs et antioxydants : phénoxyéthanol, sodium benzoate, potassium sorbate, tocopherol. Sans eux, une émulsion contenant de l'eau ne tiendrait pas quelques semaines.
- Les actifs et les additifs de confort : acide hyaluronique, niacinamide, extraits de plantes, épaississants, régulateurs de pH.
Le mot parfum, et les allergènes qu'il masque
La mention Parfum ou Fragrance désigne à elle seule un mélange qui peut réunir des dizaines de substances : la composition d'une fragrance relève du secret de fabrication et n'a pas à être détaillée. Le règlement impose en revanche de déclarer nommément les substances allergisantes au-delà d'un seuil, fixé à 0,001 % dans un produit qui reste sur la peau et à 0,01 % dans un produit rincé. La liste historique comptait vingt-six substances ; un texte adopté en 2023 la porte à environ quatre-vingts, avec une mise en conformité échelonnée jusqu'en 2028. Voir apparaître linalool, limonene ou citral derrière le mot parfum n'a donc rien d'anormal, et ces noms disent surtout que la marque respecte son obligation d'affichage. Le sujet vaut aussi au moment de choisir son parfum, où les mêmes molécules se retrouvent bien plus concentrées.
Ce que la liste ne dit pas, et ce que les labels ajoutent
Une composition INCI ne donne ni les concentrations exactes, ni la qualité d'une huile, ni le procédé d'extraction, ni l'origine géographique des matières premières. Elle ne tranche pas davantage les débats en cours : la qualification de perturbateur endocrinien ne constitue pas une catégorie lisible dans la liste, et seule la réglementation, en interdisant ou en limitant une substance, produit un effet visible sur les étiquettes.
Les allégations imprimées à côté ne comblent pas ce vide. Depuis le règlement européen de 2013 sur les allégations, un fabricant doit pouvoir étayer ce qu'il affirme, mais des formules comme clean, naturel ou sans ne renvoient à aucune définition officielle. Un label certifié, lui, engage un organisme indépendant : la référence Cosmos Organic exige qu'au moins 95 % des ingrédients végétaux soient issus de l'agriculture biologique, le seuil calculé sur le produit fini étant nécessairement plus bas puisque l'eau et les minéraux ne sont pas certifiables. C'est la différence entre une promesse et un contrôle, et elle vaut d'être connue avant de choisir un cosmétique bio. Le raisonnement s'applique à tous les rayons, du dentifrice au déodorant.
Lire, comprendre et vérifier les ingrédients INCI
- Comment lire une liste INCI en pratique ?
- Lisez les cinq à sept premiers noms, qui représentent l'essentiel de la masse du produit. Cherchez ensuite le conservateur : ce qui vient après lui est présent à moins de 1 %.
- Qu'est-ce que la nomenclature INCI, précisément ?
- C'est un répertoire international qui attribue un nom unique à chaque ingrédient cosmétique, en latin pour les végétaux et en anglais pour les substances chimiques, afin qu'une même formule se lise partout de la même façon.
- Quels ingrédients faut-il éviter dans les cosmétiques ?
- Aucune liste universelle ne fait autorité, les substances vraiment problématiques étant déjà interdites en Europe. Le réflexe utile consiste à écarter ce que votre peau tolère mal, souvent un agent lavant trop détergent ou un allergène du parfum déjà identifié.
- Un actif cité en fin de liste sert-il à quelque chose ?
- Cela dépend de la substance. Certains actifs travaillent à très faible dose, d'autres demandent plusieurs pour cent pour agir. La position en fin de liste indique une faible concentration, elle ne prouve pas une absence d'effet.
- Où vérifier la signification d'un nom INCI ?
- La base CosIng, tenue par la Commission européenne, recense les noms officiels, leur fonction déclarée et les restrictions applicables. C'est la source de référence, gratuite et sans intermédiaire.
Chercher un nom INCI sans se noyer
Pour décrypter un nom isolé, une recherche dans la base CosIng suffit : un nom saisi, et l'on obtient sa fonction déclarée, son identifiant chimique officiel et les limites d'utilisation éventuelles. Des applications de scan proposent une lecture plus rapide, avec une note attribuée à chaque produit. Elles rendent service pour dégrossir, à condition de garder en tête qu'une note résume un jugement d'éditeur : deux applications notent rarement la même formule de la même manière, et aucune ne connaît la concentration réelle des ingrédients, que le fabricant ne publie pas.
Le plus sûr reste donc de se constituer un petit répertoire personnel. Une dizaine de noms INCI récurrents, ceux qui reviennent dans les produits que vous utilisez et ceux que votre peau supporte mal, couvrent la majorité des étiquettes. Le reste s'apprend flacon après flacon, et le consommateur qui prend cette habitude finit par lire une composition plus vite qu'il ne lit l'argumentaire imprimé juste à côté.


